Philippe Jaccottet est mort hier à Grignan, à l’âge de quatre vingt-quinze ans. Bien entendu, dans la société du Petit et du Grand Remplacement, du négationnisme de masse et du faussel, un tel événement existe à peine. La moindre rixe de centre commercial entre deux rappeurs reçoit cent fois plus d’échos. Et sans doute faut-il convenir que ce silence et cette discrétion ne disconviennent pas au poète de l’effacement, qui déclarait modestement entretenir un “maigre feu”. Ce maigre feu n’était rien d’autre que la vision européenne de l’être, l’âtre de notre civilisation livrée et broyée. Poésie n’était pas seulement, chez ce Vaudois de Provence intérieure, ses propres vers et ses proses, c’était aussi son inlassable cheminement entre les voix les plus hautes de la culture occidentale, d’Homère à Gustave Roud ou André du Bouchet, en passant par Hölderlin, Leopardi, Rilke et tant d’autres. Si comme on l’a dit la langue de l’Europe est la traduction, Jaccottet en était le plus inlassable locuteur.