Un désastre occulte une catastrophe. Parce qu’elle transforme la vie d’un continent parmi d’autres et apporte le chagrin, l’inquiétude et le deuil au sein de nombreuses existences, on croit que la pandémie fait du changement de peuple et de civilisation un souci du passé, dont les présents malheurs feraient un malheur dépassé, qu’il serait presque obscène d’évoquer encore. Mais c’est là une vision tout à fait naïve des choses, voire intéressée. Il n’y a pas une calamité puis une autre, qui viendrait effacer la première en se substituant à elle et en la rendant obsolète. Il y une conception du monde, un mécanisme industriel, une gestion technocratique du parc humain — à savoir le remplacisme global davocratique —, qui s’acharne à broyer l’espèce humaine comme une matière indifférenciée, interchangeable à merci.

L’expression suprême de ce moderne Léviathan, son horizon indépassable, sa traduction automatique et permanente dans l’espace sensible, c’est le bidonville universel, qui détruit la planète comme il détruit l’individu. L’homme y est dépouillé une à une de toutes ses protections et de ses appartenances — nom, distance sociale, lignée, identité, nationalité, frontières, citoyenneté, culture, éducation, sécurité, tranquillité. On s’étonnera mal dans ces conditions qu’il soit livré à la fois, et pour ainsi dire du même geste, à des virus et à des peuples venus de l’autre bout du monde pour l’instauration d’une société de masques et de voiles, qui cachent de plus en plus mal sa nouvelle qualité de pur produit.