Il y a trente ans tombait le mur de Berlin. Cette chute mettait fin à quarante ans de partition de l’Europe et, pour l’une des moitiés du continent, d’occupation étrangère et de tyrannie soviétique. Depuis lors, la carte s’est en quelque sorte inversée. La zone orientale et centrale, jadis occupée, est devenue libre et indépendante, et c’est la zone occidentale, au contraire, qui a été livrée, ou s’est livrée elle-même, à l’invasion et à la conquête. La longue expérience du despotisme communiste, il faut l’admettre, a agi comme une espèce de vaccin sur les anciennes “démocraties populaires” : elle les a rendues méfiantes à l’égard de toutes les atteintes à leur liberté et à leur identité nationale ; elle leur a appris à reconnaître un totalitarisme quand il s’en apprête autour d’elle.

L’ancienne “Europe libre”, au contraire, celle qui n’a eu à connaître, et assez brièvement le plus souvent, qu’un seul arbitraire, la barbarie nazie, est incapable d’en imaginer d’autres, de les apercevoir seulement s’ils ne ressemblent pas immédiatement à celui-là, et de se prémunir contre leur inhumanité. Elle n’aperçoit pas le totalitarisme dans l’islam conquérant et distingue moins encore ses traits dans le remplacisme global, la gestion davocratique du parc humain, pourtant tout aussi concentrationnaire et déshumanisant — sur un mode plus subtil et plus soumis aux exigences médiatiques de la communication de masse — que le goulag et les camps, qui revêtent chez lui la forme plus présentable, et moins directement génocidaire, du bidonville universel.

L’Europe d’après le mur, celle qui a aujourd’hui trente ans, n’a fait que remplacer une division par une autre, un totalitarisme à l’Est par un ou deux totalitarismes à l’Ouest, un asservissement à Moscou par un asservissement à Davos, à Bruxelles, à New York, à Alger ou à Bamako ; et bien sûr à la marchandisation du monde, et à celle de l’homme, devenu un produit comme un autre.

C’est d’abord contre elle-même, et contre les forces qui la livrent, qu’elle doit s’unir et se révolter. L’Union européenne l’a trahie. Elle n’a ni alliés ni puissants amis. C’est pour elle désormais une question de vie et de mort que de se libérer et de s’unir en une confédération de nations libres, libérées, décolonisées, agrégées par une civilisation commune.