Manifestations monstres aux États-Unis, pillages, incendies, désordre général, début de “guerre civile” ; grande manifestation en France, incapacité des forces de l’ordre à le maintenir, autorité de l’État quotidiennement bafouée, évocations répétées de “guerre civile” : de nombreux commentateurs soulignent à juste titre que les affaires Floyd et Traoré n’ont rien à voir l’une avec l’autre, et les deux situations non plus. Et bien entendu ces commentateurs ont raison. Et bien entendu ces commentateurs ont tort, à un autre niveau, autrement plus grave, de la spirale du sens : non seulement ces deux situations ont tout à voir l’une avec l’autre mais elles n’en font qu’une, elle sont la même.

Pour une guerre civile il faut un peuple unique. Ni d’un côté ni de l’autre de l’Atlantique il n’y a de peuple unique. Il y a cinquante ans et plus qu’on sait tout des tensions raciales aux États-Unis et de leur caractère insoluble. Et cependant, avec une inconscience criminelle, ou bien avec une volonté délibérée qui serait bien plus coupable encore, les gouvernements de la France et de la plupart des pays d’Europe se sont ingéniés à créer sur notre propre continent les mêmes confrontations, les mêmes face à face hostiles, le même dialogue impossible. Il n’y a pas de vivre ensemble envisageable parce que l’ordre des effets et des causes dans les esprits et dans les raisonnements est ici et là dans un rapport symétrique inversé ; parce que la raison est impuissante à dialoguer avec la haine ; parce que la logique est sans armes contre le ressentiment ontologique et génocidaire. Si guerre civile il y a, elle ne sera qu’un appendice ignoble à l’horrible guerre raciale de toute part annoncée et comme promise : un sombre et marginal règlement de comptes avec les traitres. L’irréparable est encore évitable, mais sa prévention n’a qu’un nom : remigration.